Sucheta Chapekar

 

 

Sucheta Bhide Chapekar est reconnue en Inde comme l’une des grandes danseuses traditionnelles d’aujourd’hui. Originaire de Mumbai, elle vit à Pune, la capitale intellectuelle et culturelle du Maharashtra, où elle a créé l’institution de danse Kalavardhini et enseigne à l’Université. Sucheta appartient à cette catégorie de danseurs qui ne se contentent pas d’une carrière, même exceptionnelle, d’interprète, mais poursuivent inlassablement un travail de recherche historique – qui lui a valu le titre de docteur – et de création chorégraphique. Disciple de Guru Parvati Kumar, elle acquiert la notoriété en interprétant le répertoire de Tanjore sous les dynasties marathes (xvie-xixe siècles), patrimoine oublié que ce grand maître s’attacha à retrouver, établissant ainsi le rôle éminent de ces rois dans l’épanouissement de l’art du bharata natyam. Avec K. P. Kittappa Pillai, le maître renommé de Tanjore, elle établit et restitue l’œuvre en langue marathe des poèmes et compositions pour la danse du roi Sahaji.

 

Élargissant sa recherche et suivant l’exemple de ces princes lettrés du passé, Sucheta a élaboré un style personnel, Nritya Ganga, qui allie l’art du bharata natyam à la musique hindoustanie et à la littérature sanskrite, marathe et hindie, lui permettant ainsi de toucher le public du Maharashtra et plus généralement du Nord de l’Inde. Ce style exigeant se caractérise par un raffinement, une grâce, une musicalité et une richesse rythmique exceptionnels, qui ont valu à Sucheta les plus hautes distinctions artistiques en Inde.

 

L’enchantement d’une éblouissante simplicité

 

La danse indienne est une expression artistique éminemment élaborée qui n’existe pas de façon isolée, c’est-à-dire indépendamment des autres arts. Conformément au Nâtya Shâstra, la danse combine et intègre l’expression théâtrale sous toutes ses formes, la poésie, la musique et le chant… C’est au plus haut degré que l’art de Sucheta Chapekar incarne l’esprit singulier de cette tradition conjugant avec suprématie l’alliance de la chorégraphie et de la musique. Initiée à la danse dès sa plus tendre enfance, par un éminent artiste de Mumbai, Guru Parvati Kumar, c’est au creuset des traditions de Tanjore, au Sud de l’Inde, qu’elle a reçu sa formation auprès d’un grand maître de bharata natyam, Shri Kittappa Pillai, dont le style d’une grande inventivité est apprécié pour sa pureté formelle, son éloquence rigoureuse et sa prodigieuse musicalité.

 

Native de Poona, dans le Maharashtra, et nourrie des inflexions de sa langue maternelle, le marathi, Sucheta se sent d’emblée en affinité avec les textes poétiques composés par les souverains marathes, qui régnèrent dans le royaume de Tanjavur jusqu’au xixe siècle. Les œuvres lyriques du roi Shahaji écrites en langue marathe éveillèrent tout particulièrement son intérêt et son enthousiasme tandis que, parallèlement, par la pratique de ses chorégraphies, elle se familiarisait avec les langues dravidiennes : le tamil et le telugu, cette langue de cour raffinée.

 

 

Vivant dans cette région charnière, entre le Nord et le Sud, dans un pays où l’extrême diversité vernaculaire est de règle, l’artiste qui donnait des récitals à Poona et à Mumbai devint vite consciente de l’obstacle linguistique et, désireuse de rendre accessible le sens de ses compositions à un public non initié aux langues dravidiennes, elle ressent la nécessité d’instaurer des passerelles entre ces familles de langues si dissemblables. Animée d’une volonté unifiante, Dr Chapekar se propose alors de réaliser en son art même une intégration des deux grands styles fondamentalement distincts du Nord et du Sud de l’Inde, appelés respectivement “hindoustani” et “carnatique”.

À l’instar de tous les enseignements, fidèle au caractère privillégié d’une transmission, la danse est en Inde une question de tradition ou, mieux, de filiation, qui relie le disciple à son maître, selon le principe du guru-sishya parampara, et, si originale que fût sa démarche novatrice, Sucheta ne pouvait déroger au respect des règles d’un enseignement extrêmement codifié. Si, en effet, sa situation géographique l’incitait à initier consciemment cette démarche quasi iconoclaste, au regard des clivages esthétiques en vigueur, c’est par-dessus tout sa connaissance des grands textes classiques, sa maîtrise exhaustive des arcanes du bharata natyam et son approche virtuose de la musique carnatique et hindoustanie qui la qualifiaient, au plus haut point, pour entreprendre cette concilliation audacieuse et réaliser une œuvre radicalement innovante. Les poses sculpturales du bharata natyam accordées selon une magistrale architecture corporelle exprimant la quintessence de la musique carnatique allaient se fondre dans des structures rythmiques qui épousent ce qu’il y a de plus substantiel dans les canons esthétiques du style hindoustani.

 

 

Grâce à la maîtrise de son grand art, Sucheta a ouvert un horizon de recherche entièrement nouveau, frayant ainsi une voie artistique intègre et inédite qui allait permettre au spectateur non féru des langues dravidiennes de goûter aux expressions lyriques en savourant les compositions mélodiques façonnées dans l’altérité des motifs rythmiques. Seule une chorégraphe accomplie et érudite, douée d’une sensibilité élective et d’un esprit brillant, pouvait courir le risque d’une telle aventure… Par le corps de la danse souveraine s’accomplit cette symbiose intégrale et réciproque des valeurs artistiques qui, à bien des égards si distinctes, demeuraient cependant garantes de leur tradition la plus authentique. Il fallait, à coup sûr, être soi-même passée maître en son art pour réaliser ce tour de force universel et de beauté sublime…

Mais si, avant tout, la chorégraphe parvient, dès l’instant premier de sa danse, à émouvoir le cœur des rasika – fins lettrés et spectateurs sensibles –, c’est parce que son immanente et rayonnante présence suscite, par une connivence des âmes, l’enthousiasme prompt et contagieux des sahridaya, ces êtres de cœur et de goût dont la sensibilité aiguisée, comblée d’une saveur plénière, se délectent, l’esprit magnifié, d’une exquise félicité.

 

Identité remarquable, où l’expérience vécue du rasa, tel le moyen de la danse, parachève en ces figures parfaites et édifiantes, quelques calligraphies alchimiques… À ce “grand fleuve” Sucheta Chapekar a donné le titre éloquent de Nritya Ganga, associant la majesté mythique et poétique du Gange, fleuve vénérable que le dieu Shiva, impavide, accueillit sur son chignon d’ascète et de danseur cosmique, fleuve enchanteur vers où s’infléchit le cœur des pèlerins en leurs élans comblés…

 

Aujourd’hui, sans aucun doute, si le Dr Chapekar compte parmi les plus grandes chorégraphes de l’Inde, elle est aussi une éminente pédagogue qui a fondé à Poona, en 1988, une institution de renom et d’envergure, Kalavardhini, où non seulement elle enseigne la danse, fidèle à cet esprit de rigueur et d’exigence que lui ont légué ses maîtres, mais désireuse d’introduire dans le répertoire des œuvres d’une grande modernité pour assurer la pérennité de la danse. Soucieuse de la formation intégrale de ses élèves, dont certains sont désormais des artistes accomplis, elle organise aussi des séminaires avec des chercheurs, des érudits et des spécialistes en matière d’esthétique, de langue sanskrite et de littérature.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sa danse d’une intensité spiritualisée est celle d’un accomplissement virtuose où se conjuguent perfection technique et amplitude intérieure : des poses, si justes, dans l’absolu, réfléchissent l’élégance de ses expressions intuitives et si délicates où, par exemple, l’émotion de l’amour (shringâra rasa) se décline en cette trinité dialectique du sentiment avec rati, vatsalya et bhakti, c’est-à-dire respectivement le plaisir érotique, l’amour maternel et l’excellence du sentiment dévotionnel, exhaussant l’essence absolue de sa consécration.

 

Voir Sucheta Chapekar, en danse, est un évènement rare qui laisse, à jamais, sa trace émerveillée au cœur des rasika : éblouissante en sa simplicité… Nous lui tirons notre grande révérence…pour son action de grâce singulière, l’intensité d’une densité pure…

 

Mireille-Joséphine Guézennec

 

Cet article, paru dans les Nouvelles de l’Inde numéro 335 de juillet-août 2001, est reproduit ici grâce à l’aimable autorisation de l’ambassade de l’Inde.